Brochure de l'exposition monographique A.M.O.U.R

Manufacture culturelle à Roubaix, La Condition Publique - 2016 

Il a été tiré de ce fascicule 800 exemplaire de 34 pages / Texte de Didier Semin / Création graphique Invenit - Dominique Tourte

Article de Rosaline Deslauriers / Le temps des mouches

 

Le temps des mouches ou quand le sablier du présent s’évide à rebours.

Erik Nussbicker est un créateur dont le travail se situe au croisement de plusieurs disciplines artistiques. À la fois plasticien, performer et scénographe, tantôt il invente et joue des instruments de musique inédits, notamment créés à l’aide d’ossements d’animaux ou d’exosquelettes d’insectes, tantôt il façonne des œuvres qui font résonner le cuivre ou qui bruissent de mouches. Ses recherches l’amènent ainsi à explorer les tours et détours d’une matière vibratoire ou à créer des formes en pleine expansion qui convoquent le modèle cosmologique du Big Bang.

Dans le cadre de cette installation spécialement conçue pour l’Abbaye de Montmajour, il invente un dispositif qui s’organise autour de la naissance, du battement des ailes et de la chute de milliers de mouches, ce qui lui permet de se réapproprier la notion de temps. Le surgissement de cette nuée d’insectes au sein d’une vaste torsade de soie inverse en effet l’habituelle représentation de la course contre la montre puisque, suivant les jours, le sablier imaginaire de Nussbicker s’emplit d’un vrombissement de corps sonores plutôt que de s’évider en un mouvement descendant qui égrène les secondes en silence. Par cette installation, l’artiste évoque l’aspect transitoire de l’existence en opposant la force de vie qui amène les pupes à naître, dans les cornes de bœuf à viande entourant la structure, à l’amoncellement de cadavres et de déjections qui, au fil de l’exposition, coloreront le sol et les parois de soie. Car si la mue des larves permet l’envol des mouches, celles-ci demeureront à jamais prisonnières de l’univers clos de la sculpture, entre-deux de la vie et de la mort au sein duquel elles dessinent des trajectoires sans fin, à l’image de l’homme catapulté dans un monde qu’il n’arrive pas toujours à comprendre mais qui cherche, lui aussi, à atteindre la lumière.

Cette cérémonie naturelle n’est cependant pas sans se passer de la présence humaine puisque Nussbicker lui-même ainsi que le personnel de l’abbaye viendront, en cours d’exposition, fertiliser la sculpture en chrysalides tout comme ils nourriront les insectes en eau sucrée pour prolonger leur survie. Pendant la présentation de cette « installation monumentale éphémère » (Nussbicker : 2011), qui fait notamment suite au « Cône de mouche(s) » (1998) et à la « Sphère de mouche(s) » (1993), les volatiles ne seront d’ailleurs pas les seuls à apparaître et à disparaître pour suggérer l’impact du temps sur l’évolution de cette étrange cosmogonie. À quelques reprises, Nussbicker s’invitera dans le ventre de son œuvre pour méditer sur la mort et sur la vacuité de l’existence, joignant ainsi souffle, voix, posture zazen et conscience de l’instant présent à son geste d’inventeur et de plasticien. Entre l’évocation d’une pensée exempte de parasites et l’organisation d’un dispositif expérimental s’emplissant de créatures souvent jugées encombrantes, l’idée d’hybridation des arts semble donc rejoindre celle du rituel pour mettre en œuvre un espace-temps, certes un peu inquiétant, mais renvoyant tant à la notion de vide qu’à celle de plénitude.

Rosaline Deslauriers Université Laval / EHESS


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Catalogue "Bêtes off" / Claude d'Anthenaise

"Le temps des mouches" à la Conciergerie de Paris et l'Abbaye de Montmajour 

Article - Journal ZIBELINE

Le temps des mouches